Celles qu’on oublie

Celles qu’on oublie, Berthe Girardet, 1913, sculpture, Paris, BMD, © BMD.

Dans les années 1890-1920, des centaines de milliers de femmes et d'hommes travaillent chez eux. Parmi ces travailleurs à domicile, les femmes sont majoritaires, surtout dans les métiers du textile et la confection. Les conditions de ce travail domestique sont insupportables. On dit souvent que cette situation ne peut plus durer, que le travail à domicile va disparaître avec la mécanisation. Mais il subsiste et devient de plus en plus pénible pour celles qui le subissent. Ces ouvrières à domicile essaient de concilier ce que la société attend d'elles d'une façon antinomique : d'une part, la reproduction de l'espèce et la surveillance des enfants, la préparation des repas et l'entretien du logement, parfois la garde des malades et des parents âgés, et, d'autre part, un travail rémunéré qui complète le salaire masculin insuffisant, sans compter le cas de maris improductifs, voire à charge ou celui des femmes célibataires avec ou sans enfants, séparées, abandonnées, veuves ou divorcées. La machine à coudre qui se répand dans les ateliers comme dans les familles, soutient cette « usine au logis ».

Pour aider ces ouvrières à sortir de la misère et des salaires de famine, à la fin du XIXe siècle et jusqu'à la guerre de 1914-1918, une campagne se déroule en France, mais aussi en Angleterre, en Allemagne, en Belgique et dans de nombreux autres pays. Elle aboutit à une loi, votée en 1915, en pleine guerre, permettra-t-elle permettre d'aider ces travailleuses à sortir de la misère ? Suivie de trois autres lois en 1928, 1941 et 1957 ainsi que de directives européennes, est-elle efficace ?

La sculpture de Berthe Girardet, symbolise les ouvrières à domicile. Elle est exposée au Salon de 1913. Une mère (cousant) et sa fille meurent littéralement de faim. La mort, symbolisée par un squelette, attire les ouvrières vers le tombeau. Ce sont « Celles qu'on oublie ». En cette année 1913, l'expression « Celles qu'on oublie », est reprise par un chansonnier, Xavier Privas, et un chrétien social, Marc Sangnier.

Celles qu'on oublie, paroles et chanson de Xavier Privas

Celles qu'on oublie, paroles et chanson de Xavier Privas, date inconnue, carte postale, Paris, BMD, © BMD.

Un chansonnier et un chrétien social se mobilisent

Ce qui rapproche ces deux hommes, c'est l'utilisation, comme le fait Berthe Girardet : de cette expression, "Celles qu'on oublie". Sculpture, chanson et conférence, trois modes de représentation et trois auteurs bien différents qui se rejoignent, la même année, comme s'il fallait absolument faire disparaître l'injustice de cet oubli et améliorer rapidement la situation de ces femmes.

En 1913, le chansonnier Xavier Privas, chansonnier et compositeur écrit une chanson sur les ouvrières à domicile, qui figure ici sur une carte postale dont le recto met en scène deux femmes qui cousent et semblent épuisées, avec un jeune enfant qui joue à leurs pieds.

« Celles qu'on oublie ont les yeux rougis
Par la fatigue et les veilles,
Dans leur misérable et triste logis,
Leurs doigts légers font des merveilles
Dans ce grand rucher qu'est notre pays,
Où les modes sont sans pareilles.
Dites-nous, patrons, quels sont les profits
Qu'en tirent ces pauvres abeilles ?
C'est un salaire de misère,
Que vous leur donnez, ô patrons,
Il faut relever ce salaire
Afin qu'un peu de joie éclaire
Ces pauvres fronts !
Celles qu'on oublie ont faim.
Celles qu'on oublie ont droit à la vie
Donnez-leur du pain. […] »

Une conférence de Marc Sangnier porte sur les ouvrières à domicile. Ce militant chrétien qui vient de subir les foudres du Vatican pour son engagement politique continue néanmoins à militer pour celles qu'il estime injustement oubliées. Sa petite brochure prône l'adoption rapide d'une loi en leur faveur. Elle présente les propositions et projets de loi qui aboutissent en novembre 1913, avec le vote de la loi sur le salaire minimum des ouvrières à domicile dans l'industrie du vêtement par la Chambre des Députés. La loi ne peut devenir définitive qu'avec le vote du Sénat qui intervient en juillet 1915.